Bonzai Records : quand la Belgique donnait le tempo de la techno européenne
Des platines du Boccaccio, près de Gand, à l’arrière-boutique anversoise où Bonzai Records est né en 1992 : l’histoire d’un petit pays qui a donné le tempo de la techno européenne pendant une décennie, et les morceaux à écouter pour tout comprendre.
Mis à jour le 19 octobre 2026Au programme
Les DJ belges ont ralenti les 45 tours au lieu de les accélérer, et le new beat est né. De là sont sortis Technotronic, T99, puis Bonzai Records, le label anversois qui a fourni en hymnes la rave européenne des années 90. Pour comprendre ce son, les morceaux sont intégrés dans l’article, de « Flesh » à « Universal Nation ».
Il y a un son qui me fait toujours lever la tête en soirée : une basse lente et pâteuse, un beat qui avance comme un tank, et cette impression que la nuit va durer plus longtemps que prévu. C’est le new beat belge, et il est né d’un disque qu’on a joué trop lentement pour voir ce que ça donnerait.
Je suis arrivé après la bataille, comme beaucoup : ces morceaux, je les ai connus par les rééditions, les mixes qui traînent en ligne et les souvenirs des gens qui étaient en club à l’époque. Cet article remet l’histoire dans l’ordre, et surtout il donne les morceaux à écouter pour l’entendre par toi-même.
Quatre dates suffisent pour situer le parcours avant d’entrer dans le détail.
Le new beat, inventé en ralentissant les disques
Tout commence par des disques et des platines. À la fin des années 80, les clubs de Flandre passent de l’EBM, de la new wave et de l’electro. La Belgique a déjà une carte à jouer : Front 242, formé en 1981 à Aarschot, exporte l’EBM bien avant que le new beat n’existe.
Le récit le plus raconté, lui, se passe à Anvers, dans le magasin de disques USA Import : des DJ écoutent le nouveau maxi d’A Split-Second, « Flesh », le trouvent trop rapide en 45 tours, et Marc Grouls baisse la vitesse en 33 avec le pitch poussé à +8.
La basse s’étire, le morceau se met à avancer comme un bulldozer, et la bande repart avec un son nouveau. Les récits divergent sur le lieu exact et les détails ; le geste, lui, est toujours le même. Au lieu d’accélérer les disques, les DJ belges se mettent à les ralentir. Le tempo tombe, la lourdeur monte, et les pistes de danse suivent.
Le Boccaccio, à Destelbergen près de Gand, devient le laboratoire de ce son. Le club le passe en boucle quand le reste de l’Europe danse encore rapide, et sa réputation fait venir un public de plus en plus loin. Lords of Acid, Confetti’s et toute la scène locale alimentent les platines, avec cette manière bien belge de transformer une bassline en menace.
Il fait des émules partout dans le pays : le Prestige à Anvers, La Gaîté, Fifty Five et bien d’autres clubs se mettent à jouer ce son, pendant que les magasins de disques comme USA Import vendent les mêmes maxis en boucle.
Marc Grouls, lui, pousse le mouvement au-delà des clubs : son émission de radio locale met en avant ces disques ralentis chaque semaine, et les disquaires anversois sont pris d’assaut dès le lendemain.
Pour situer l’ambiance, un top new beat de l’époque mélangeait les disques du moment : « Flesh » d’A Split-Second, « Euroshima » de Snowy Red, « The Sound of C » des Confetti’s, « Move Your Ass and Feel the Beat » des Erotic Dissidents et « Alright » de B-Art.
Le morceau par lequel tout aurait commencé, c’est celui-ci. Écoute le tempo, la place qu’occupe la basse, et cette voix qui avance comme un slogan.

Le new beat se répand à la même époque où la techno prend forme à Détroit et où l’acid house naît à Chicago. Trois scènes, trois tempéraments, une même décennie : les machines étaient les mêmes partout, ce qu’on en faisait changeait tout.
1992 : Bonzai Records ouvre boutique
Nous sommes début 1992, à Anvers. Dans l’arrière-boutique du magasin de disques The Blitz, Christian Pieters, dit DJ Fly, s’installe avec Yves Deruyter et Franky Jones. Ils montent un studio, The Cockpit, et un label : Bonzai Records, qui démarre comme sous-label de Lightning Records, la maison de disques de la même bande.
Le studio devient vite le cœur du label : c’est là que passent la plupart des productions Bonzai au début. Quelques années plus tard, Lightning Records s’agrandit et la bande dispose de plusieurs studios à Anvers, de quoi enchaîner les sorties sans ralentir.
Le label se spécialise vite et ratisse large : techno, hard trance, trance, hardcore, rave. Il faut une étiquette par style, alors Bonzai multiplie les sous-labels : Bonzai Jumps pour le son le plus dur en 1994, Bonzai Trance Progressive pour les mélodies en 1995, Bonzai Classics pour ressortir les classiques en 1996.
Le catalogue se remplit à une vitesse folle : « Soushkin » de Dream Your Dream, le très dur « Woops » de DJ Bountyhunter, les disques de Phi Phi, puis les premières productions trance d’Airwave donnent au label une profondeur que peu de maisons belges avaient à l’époque.
Le label voit grand, et vite : les vinyles partent vers le Royaume-Uni et l’Irlande, où les disquaires spécialisés se battent pour recevoir les nouveautés, et des branches locales voient le jour, comme Bonzai Records UK et Bonzai Germany en 1998.
Le merchandising compte autant que les disques. Le label vend des t-shirts, des casquettes et des stickers, et pendant des années, impossible de traîner à un événement européen sans croiser le logo Bonzai quelque part. Les artistes défilent au catalogue, et la maison devient très vite un repère pour toute la scène.
En 1993, Jones & Stephenson pose le classique du label. « The First Rebirth », c’est une longue intro qui monte, une ligne mélodique qui serre la gorge, et un drop qui soulève le club entier. Plus de trente ans plus tard, il tourne encore dans les soirées rétro et les sets trance.

Quelques mois plus tard, Thunderball enfonce le clou. Derrière l’alias, deux figures de la scène, Jan Vervloet et Karim Boux : « Bonzai Channel One » sort le 27 août 1993 et pose un kick à 160 BPM sous une boucle euphorique. Le disque, référence BR 93033, ne quittera plus les bacs des DJ belges.

Les hits qui ont traversé les frontières
Avant Bonzai, la Belgique avait déjà exporté ses tubes. En août 1989, « Pump Up the Jam » de Technotronic débarque partout : écrit et produit par Jo Bogaert, avec la voix de Ya Kid K et Felly en tête d’affiche du clip. Le morceau finit 2e des ventes au Royaume-Uni et aux États-Unis, et il fait passer le pays pour autre chose qu’un marché secondaire.

Deux ans plus tard, « Anasthasia » de T99 reprend le flambeau. Derrière le projet, deux visages de la scène belge, Olivier Abbeloos et Patrick De Meyer, et un label local, Who’s That Beat?. Le morceau est dur et mélodique à la fois, il entre dans le top 15 au Royaume-Uni, et il devient l’un des sons les plus reconnaissables de l’été 1991.

Ces disques ont un point commun : ils viennent d’un pays que personne n’attendait à ce niveau. Quand ils débarquent en Angleterre, en Allemagne ou aux États-Unis, le son belge devient une marque en soi. Gros kick, basse ronde, mélodie franche : ça se reconnaît en quelques secondes. Et « Pump Up the Jam » a fait le tour du monde : il a ouvert la voie à toute la vague dance européenne des années 90.
Pour garder les repères sous la main, voici les principaux disques de cette histoire, du tube pop au classique trance.
| Morceau | Artiste | Année | Label | Pourquoi il compte |
|---|---|---|---|---|
| Pump Up the Jam | Technotronic | 1989 | ARS | Le tube belge qui a mis la scène sur la carte du monde. |
| Anasthasia | T99 | 1991 | Who’s That Beat? | La rave belge dans le top 15 anglais, instrumentale et furieuse. |
| The First Rebirth | Jones & Stephenson | 1993 | Bonzai | Le classique du label, encore joué dans les sets rétro. |
| Bonzai Channel One | Thunderball | 1993 | Bonzai | Le son Bonzai au complet : kick massif, boucle euphorique, 160 BPM. |
| Calling Earth | Yves Deruyter | 1994 | Bonzai | L’ouverture mélodique du label, et l’un de ses plus gros succès. |
| Universal Nation | Push | 1998 | Bonzai | Dix minutes pensées pour les grandes scènes, devenues un classique mondial. |
Yves Deruyter et la vague trance
Impossible de raconter Bonzai sans Yves Deruyter. Né à Anvers en 1970, DJ depuis 1985, il devient résident du Cherry Moon de Lokeren, ouvert en 1991 par Rudy Pincé. Le club devient vite le rendez-vous de la scène belge : on y croise The Fly, DJ Ghost et toute la bande Bonzai, et le public arrive de France, des Pays-Bas et d’Allemagne.
Cherry Moon, c’est aussi « The House of House » : un surnom, un hymne signé Cherry Moon Trax, et une salle où passeront les meilleurs DJ de la planète, de Jeff Mills à Sven Väth. Le club a fermé définitivement en août 2013, mais sa réputation n’a pas bougé d’un centimètre.
En 1994, Yves Deruyter signe « Calling Earth » sur Bonzai. Le morceau résume l’évolution du label : la même lourdeur qu’aux débuts du new beat, mais des nappes qui montent et une mélodie sans voix qui reste dans la tête pendant des jours. Le disque dépasse les 70 000 exemplaires, un score énorme pour l’époque.
En 1997, « The Rebel » ajoute un classique de plus à la liste, et les morceaux d’Yves Deruyter tournent désormais dans le monde entier.

« Calling Earth » reste le meilleur point d’entrée vers la trance belge. Le morceau garde la lourdeur des débuts, mais il a une mélodie qui s’accroche immédiatement. Si tu ne devais écouter qu’un seul morceau de cette décennie, ce serait celui-là.
La vague trance a aussi ses architectes de l’ombre. Laurent Véronnez, dit Airwave, publie ses premiers disques sur Bonzai à partir de 1996 avant de cofonder Banshee Worx. Et en 1998, le label sort « Universal Nation » de Push, un morceau de plus de dix minutes pensé pour les grands rassemblements, Love Parade de Berlin en tête. Élu meilleur single club en 1999, il devient l’hymne trance de toute une génération.

Pourquoi ce son a gagné l’Europe
Le son belge a voyagé parce qu’il était reconnaissable entre mille. Dès 1988, les clubs anglais le passent ; ensuite, les compilations se multiplient et les labels britanniques viennent chercher les disques à la source. « Anasthasia » de T99 est licencié au Royaume-Uni par XL Recordings quelques mois après sa sortie belge, et le morceau devient un standard des dancefloors britanniques.
Les compilations du label, numérotées comme des chapitres, deviennent des objets que les DJ s’échangent d’un pays à l’autre, et la demande ne faiblit pas.
Le reste de l’Europe s’y met à sa manière. En France, la French Touch se construit de son côté autour d’une autre obsession : le filtre et le groove disco. Côte à côte, ces disques racontent la même chose : une décennie où chaque région d’Europe a eu son son, avec les clubs comme laboratoires.
Pourquoi ça a pris partout, alors ? Parce que ce son parlait à tout le monde sur un dancefloor : assez lent pour danser des heures, assez dur pour donner envie de rester, et mélodique en surface, ce qui permettait de le croiser aussi en radio et en compilation.
À retenir
- 1988 : les DJ belges ralentissent les disques et inventent le new beat entre les clubs et les bacs de disques.
- 1992 : Bonzai Records démarre à Anvers et devient l’usine à hymnes du son belge.
- 1993 à 1998 : The First Rebirth, Calling Earth et Universal Nation font du label une référence partout en Europe.
Le son belge aujourd’hui
La Belgique n’a jamais arrêté de danser sur ce son. En 2005, le festival Tomorrowland démarre à Boom, à vingt minutes d’Anvers, avec Push et Yves Deruyter à l’affiche de sa première édition. Deux décennies plus tard, c’est devenu l’un des plus gros festivals du monde.
Et la vieille garde tourne toujours : DJ Fly et Marnik Braeckevelt sillonnent l’Europe sous le nom Bonzai All Stars, entre soirées rétro et grandes scènes de festival.
La relève est là : Charlotte de Witte avec son label KNTXT, Amelie Lens avec Lenske. Deux styles différents, une même énergie, et une scène belge qui continue de regarder devant. En 2025, les deux se sont retrouvées pour un b2b à Flanders Expo, à Gand, devant près de 70 000 personnes, et elles ont sorti un EP commun, « One Mind ».
La mémoire tourne aussi : depuis 2022, le projet Époque de Charlotte de Witte archive l’histoire des clubs belges, en commençant par Cherry Moon. Et le label continue sous le nom Bonzai Progressive, entre rééditions et nouveaux remixes, comme le rework de « Bonzai Channel One » signé par le DJ belge Lefto en 2017.
La suite s’écoute en vrai : je garde une liste à jour des festivals techno en Belgique, et si tu montes à Bruxelles, voilà mes adresses de soirées techno à Bruxelles.
Questions fréquentes
+ Qu’est-ce que le new beat ?
Un style belge né à la fin des années 80, quand les DJ de Flandre ont commencé à ralentir leurs disques EBM et electro au lieu de les accélérer. Le résultat : un beat lent et lourd, des basses énormes, une ambiance sombre et hypnotique. C’est le terreau de toute la suite : rave, techno, trance.
+ Pourquoi ce son est-il né en Belgique ?
Le pays passait beaucoup d’EBM, comptait des magasins de disques comme USA Import à Anvers, et surtout des clubs prêts à suivre : le Boccaccio de Destelbergen, près de Gand, a servi de laboratoire. La Belgique n’était pas en avance par hasard : elle avait le public, les disques et les DJ pour tenter autre chose.
+ Qui a fondé Bonzai Records ?
Le label est fondé en 1992 à Anvers par Christian Pieters, dit DJ Fly, avec Yves Deruyter et Franky Jones. Le premier studio, The Cockpit, s’installe dans l’arrière-boutique du magasin de disques The Blitz, et Bonzai démarre comme sous-label de Lightning Records.
+ Bonzai Records existe-t-il encore ?
Oui, sous une autre forme. Lightning Records a fait faillite en mars 2003, mais la marque a été reprise deux mois plus tard par Banshee Worx, la structure montée par DJ Fly, Marnik Braeckevelt, Yves Deruyter et Airwave. Le label publie depuis sous le nom Bonzai Progressive, et continue de faire vivre son catalogue.
+ Quels morceaux écouter pour comprendre le son belge ?
Cinq titres font un tour complet : « Flesh » d’A Split-Second pour le new beat, « Pump Up the Jam » de Technotronic et « Anasthasia » de T99 pour la rave, puis « The First Rebirth » de Jones & Stephenson et « Universal Nation » de Push pour la période Bonzai. Tout est intégré dans l’article.
+ Le Cherry Moon existe-t-il encore ?
Le club historique de Lokeren a fermé définitivement le 17 août 2013. Le lieu a rouvert en septembre 2019 sous le nom de Radar, et la marque Cherry Moon continue d’organiser des soirées en Belgique. Charlotte de Witte lui a consacré le premier chapitre de son projet d’archive Époque.
Par où commencer
Ma façon de faire, si tu veux y passer une heure : reprends les sept morceaux de l’article dans l’ordre. Tu commences par le new beat lent, tu traverses la rave, tu finis dans la trance. Après ça, tu reconnais ce son en trois secondes, partout où tu tombes dessus.
Pour aller plus loin, deux repères. La compilation Reactivate, sortie en 1991, a servi de vitrine au son belge au Royaume-Uni. Et le documentaire « The Sound of Belgium » remonte la scène sur cinq décennies, du pop-corn des années 70 au temps des raves. Et pour creuser sans te ruiner, le catalogue complet tourne en numérique sous Bonzai Progressive, des disques les plus durs aux mélodies les plus douces.
Et le jour où tu montes en Belgique, ne t’arrête pas aux musées de la bière : la scène n’a jamais quitté ses clubs, et c’est là que cette histoire continue de s’écrire chaque week-end.